S u r l e s t r a c e s d’ u n e l a n g u e p e r d u e

Ionela Manolesco



Le jargon de Villon en est-il une ? Si; quoi que perdue;- une langue très à part, mais encore littéraire et qui fait usage de la lettre. Par contre, le jargon des Coquillards, qui ne se confond pas avec celui du grand Maître, quoi qu’il le lui inspire - et bien plus que cela, mais celui-là ne s’est pas perdu; il s’est tout simplement arrêté de fonctionner, et ceci à cause de l’extermination massive de ses sujets parlants, et parce qu’une fois divulgué, il tomba en désuétude.

Par contre le jargon de Villon n’a pas cessé d’exister, puisque ses «Ballades en jargon »

se présentent comme telles, dans le corpus de ses œuvres complètes. Sauf que cette œuvre maîtresse a des sens cachés et des mots que l’on ne comprend pas. Heureusement qu’il y a eu (et il y aura toujours) des traducteurs et des décodeurs, à nous en rafraîchir la mémoire. Mais cela n’a pas été toujours comme ça. Il a fallu explorer partout et il le faut encore. Mais voila comment cette recherche a-t-elle commencé.

Léon de Bercy, en1897, a commencé un fichier de termes argotiques anciens, que son ami, Yves Plessis, se chargea de le lui continuer, mais il allait à son tour décédé, après trois mois seulement depuis qu’il avait commencé de s’en occuper. La compagne des deux, Anne de Bercy (1877-1954), une grande intellectuelle, prendra la relève et s’assuma la charge difficile de corroborer le tout dont elle avait hérité. Elle s’engagea à son tour corps et âme dans cette exploration sensationnelle, et continua les fouilles déjà entamées, partant elle-même à la recherche du trésor tant convoité, celui d’une œuvre de Villon pas comme les autres, car il fut impossible de la lire, puisqu celle -ci était cachée par des mots totalement inconnus, plaqués sur de la syntaxe française.

Une œuvre appartenant au grand, sinon au plus grand des poètes, mais jamais lue, quoique imprimée en toutes lettres, aux côtés de oeuvres classiques du Maître, mais en bon français du XVe siècle, étant imprimées ensemble, dans le livre le plus lu, le plus rare et le plus précieux du monde – l’Incunable Levet ( Paris, 1489)

Anne de Bercy reprit en mains les précieux outils de recherche qui lui revenaient de droit en héritage, de la part de ses deux compagnons successifs, afin de continuer un travail d’orfèvre : celui de rendre la brillance initiale au trésor, autrement condamné de rester à jamais illisible, impénétrable, pour quiconque aurait encore tenté de comprendre le Jargon «jobelin » de Villon.

Anne de Bercy continua de travailler dur là-dessus. Pas toute seule; bien entendu, vu l’amplification de sa tâche et l’esprit réfractaire de l’entourage d’alors vis-à-vis de tout ce qui touchait au jargon, un domaine tabou et couvert de mépris, dont on ne savait rien en somme. Une femme instruite, de la haute société et bien à cheval sur sa matière, si; mais comment tenir tête au préjugés de sa classe – et comment franchir le haut mur d’incompréhension, consolidé au cours des siècles, au sujet du jargon?

Son travail antérieur et ses résultats lui donnèrent de l’aplomb. Elle l’avait déposé avec tant de zèle et de dévouement, aux côtés des deux spécialistes, en sachant bien que le monde ne devait plus ignorer ce que son équipe avait découvert. Elle avait du courage, de la ténacité- et un but noble : celui de vaincre l’angle obtus d’aborder son domaine, de ceux qui voulaient l’empêcher d’éclairer le public sur la beauté et la valeur poétique du jargon de Villon.

Or, ce n’était pas chose facile. En voulant échapper à la Censure inquisitoriale et en empruntant au jargon des Coquillards, Maître Villon avait joué une farce formidable aux lecteurs du futur, par ses Ballades «à la coquillarde», ou en jargon des maraudeurs de jadis. Alors lle s’adressa au savant Armand de Ziwès, qui fit immédiatement corps commun avec elle. Et le jargon fit dès lors boule de neige.

Le travail de moine d’une Anne de Bercy, à l’ombre de ses illustres collaborateurs, n’allait cependant pas faire d’elle une grande anonyme, car pour la troisième fois que la Mort frappa, ce fut à elle de s’en aller, mais non sans signer sa grande découverte. C’est que le dernier en date et fidèle collaborateur qu’elle s’était donné, Antoine de Ziwès, allait la consacrer post mortem, dix ans après le décès, en publiant sous leur deux noms en1964, le résultat de leur fabuleuses recherche; deux tomes consacrès à la traduction commentée des deux premières Ballades du Jargon et Jobelin de François Villon. Il y avait, bien sur, des hésitations, des flous et des erreurs là dedans. Mais il y avait enfin une vraie compréhension du sujet, de la créativité et de la raison du Poète, mises en valeur. Car ils ont tous les deux réussi, pour la première fois, de traduire ensemble, du jargon (une langue littéraire artificielle en soi), en bon français, les deux premières des onze Ballades du Jargon et Jobelin! Une raison qui nous justifierait de considérer Anne de Bercy comme étant la première recherchiste ayant fait le saut qualitatif dans la matière, tout en partant de l’Inconnu relatif, pour arriver à vaincre un silence pluri séculaire, et offrir la restitution aux lecteurs, fut-elle incomplète et parfois hésitante, mais pour tous passionnante, de la création en jargon aussi, du grand Maître que fut FrançoisVillon.

La contribution de cette femme de tête, Anne de Bercy, restera pour toujours d’une importance capitale pour les études concernant la mise au clair des œuvres de François Villon. dans leur entier et en particulier de celles conçues en jargon. Un langage vil, des gueux et des malfaiteurs, qu’il a enrichi et métamorphosé en une langue littéraire hermétique en soi.

Il est vrai que le terrain n’était pas vierge; d’autres encore s’étaient attelés à cette dure corvée, mais combien enrichissante, étant poussés par un rêve, et soutenus par l’espoir; visant de déchiffrer un jour à fond, au complet et sans fautes l’œuvre jargonnesque du plus grand des poètes, et vaincre en même temps les obstacles à la compréhension , par tout lecteur, de ses faits et dits. Car Maître Villon fut encore le plus grand des joueurs et des mystificateurs, qui se frottait les mains et riait aux éclats en créant, de surcroît, des embûches au lecteur non averti, devant son jargon littéraire, soi-disant coquillard. En voici les autres pionniers, devançant Anne de Bercy et Antoine de Ziwès – et qui, à leur tour, ne furent pas les premiers…

1832- J.R.H. Prompsault , après des efforts inouïs, mais ne sortant pas du cercle des probabilités, a tenté de traduire partiellement le jargon, mais sans déceler l’incertitude voulue par le mystificateur, celle de la langue de base, accentuée encore plus par le poly sémantisme, spéculé au maximum, dans les Ballades en jargon.

1842 - « Les Compagnons de la Coquille », ou la chronique dijonnaise du XV-e siècle, apparaissait sous la plume de Joseph Garnier, un archiviste de Dijon, qui rendait public pour la première fois le procès des Coquillards, un document de premier ordre dans la connaissance par bribes de leur jargon, conservé aux archives départementales de la Côte d’Or..

1884- Auguste Vitu, un amateur dans le domaine, donnait cependant le premier essai substantiel, mais avec des imperfections inhérentes, que les «Villonistes» ne manquèrent pas d’exagérer (il avait ignoré le procès de Dijon et il confondait le jargon avec l’argot. Et même avec le « jargon des merciers ambulants, mendiants et maraudeurs, des siècles XVI e- XVIIe). Vitu gagna cependant les palmes de l’Académie Française, pour avoir découvert les cinq autres Ballades de Villon, jusqu’alors inédites et restées en manuscrits, mais certifiées comme étant l’œuvre de Maître Villon (en dépit de certains Villonistes qui, méconnaissant les preuves concrètes des documents d’ archives, lui contestaient la paternité)

1892-Une adaptation versifiée paraissait enfin , en partant de la découverte de Dijon , d’après la version d’Auguste Vitu, Celle-ci rendra public le recueil en manuscrit (exécuté sous commande princière et tenant de la tradition de la Cour de Blois) d’un copiste contemporain du Maître, des cinq dernières Ballades du Jargon , soit les -VI-XI de la suite, ou bien les I-V , selon le Manuscrit de Stockholm, qu’avait acheté dans le temps la reine Christine de Suède.

1912-Le grand Champion éditait l’un après l’autre les deux études fondamentales , où le Jargon de Villon apparaissait, stratégiquement parlant, comme étant inclus à l’Argot ancien… sans toutefois que, par ce stratagème, leur auteur, l’éminent linguiste roumain Lazare Sainéan, membre de l’Académie Française, - en échappe à la froideur et à l’indifférence, face à ses travaux, de la part de ses confrères. Son apport allait pourtant constituer une base inéluctable pour ses successeurs.

Celui-ci fut brillamment repris et continué en 1920 par le Dr. René Guillon, dans «François Villon, les Ballades en jargon du Manuscrit de Stockholm», Groningen 1920 que je citerai en tête d’autres auteurs de prestige de jadis et de naguère, ayant défrayé ce chemin épineux, mais combien passionnant, du jargon de Villon auquel je viens à mon tour de donner un modeste obole.

***

2009/2010 - I o n e l a M a n o l e s c o : «Villon, le Jargon trilingue», livre paru à Montréal en auto édition limitée; une trilogie lancée le 19 novembre 2009 au 32-e Salon du Livre de Montréal; voire un essai qui approche ce thème oublié, d’une manière renouvelée, envisageant le «jargon» de Villon», aussi bien par rapport de celui des Coquillards, que de la langue des Tsiganes (n.o.), dont il s’est largement inspiré , pour créer son propre mode d’expression, que je considère être devenu une ’langue poétique artificielle, lui appartenant et camouflant une position quasi dissidente, de facture théâtrale ou basocnhiene’ et non coquillarde, par une littérature mettant allégoriquement en scène rien que des Coquillards, mais adressée à des lecteurs nobles et cultivés, dans un style - qui se distingue nettement du «jargon des Coquillards», cette ‘langue orale secrète des délinquants». Ceci vient à l’appui de la traduction intégrale et en vers que j’ai donnée en deux langues, le français et le roumain, (apposée au texte original, en jargon) des Ballades I-XI (ou, selon Levet, les 1-6 / et du Ms de.Stock.,7-11) comprises dans la partie écrite en jargon par le Poète, qui est comprise sous le titre «Le Jargon et Jobelin» de François Villon ». / À ce corpus de la double translation prise comme thème de base, j’ai annexé un glossaire étymologique comparé de 355 vocables en jargon traduites par mi en français, en roumain et en anglais (slang). Pour conformité Ionela Manolesco, Montréal, 28.01. 2010

1 comments:

Anonim spunea...

OU PEUT ON TROUVER VOTRE OUVRAGE EN FRANCE ?
REPONDRE A : georges.braclem@free.fr
Merci
GB

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